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La crise du travail
Serge Teyssot-Gay et Michel Bulteau : "Les images sont devenues le mal incurable"
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Teyssot-Gay et Bulteau aiment fabriquer des objets sonores et poétiques qui meurent aussitôt nés. L’un est guitariste d’ex-Noir Désir, la plus grande aventure rock française. L’autre, écrivain et poète atypique, dont William Burroughs "himself" disait qu’il est « l’explorateur des régions psychiques encore vierges ». Teyssot-Gay a toujours aimé la compagnie des poètes, Bulteau n’a cessé d’expérimenter le mariage de la poésie et du rock’n’roll. De ces affinités naissent des rencontres, faites d’écoute et d’échanges improvisés : Paris 2010, Mexico 2011, Orléans 2013… et 2014 au Rond-Point.
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De qui se moque-t-on ?
8. Les pantalons
Les pantalons… ah la belle invention, les pantalons ! C’est le même ingénieux bonhomme, je suppose, qui aura enfilé au lapin la peau de lapin. Franchement, je veux bien être damné (de toute façon, je veux bien être damné, sans quoi il me faudrait passer mon éternité loin de cette délicieuse petite garce de Pétronille qui le sera à coup sûr, damnée, et je n’imagine pas plus lancinant supplice) si les pantalons n’ont pas été conçus sur le modèle de la paire de jambes. Bravo pour l’originalité, bravo pour l’audace ! Pour ma part, j’attends davantage de l’esprit humain que cette singerie de la nature, j’attends des propositions neuves, des contre-propositions, j’attends qu’il assigne au corps des réalisations plus ambitieuses que celle qui consiste à se couler comme un zombie dans son propre fantôme de flanelle.      
Donc, les pantalons imitent l’homme, même s’ils ne lui arrivent qu’à la cheville et si pour eux rien n’existe au-dessus de la ceinture. On voit en quelle estime ils tiennent notre génie, à quoi ils nous réduisent et quelle belle idée ils se font de nos puissants cerveaux. Certes, on ne ressort pas grandi des pantalons. Ceux-ci retirés, en effet, de quoi avons-nous l’air ? Et comment – songez-y la prochaine fois – comment tendrement étreindre notre compagne fidèle (ou plus rudement cette délicieuse petite garce de Pétronille) avec nos pantalons gisant, ridiculement tirebouchonnés, sur la descente de lit – est-ce cela, vraiment, la mue de l’amant vigoureux, de l’amant magnifique ? Et si, comme la mienne, votre carpette est une peau de tigre rapportée d’un séjour méditation et safari au Bengale, ne dirait-on pas que le fauve dans un ultime et tardif sursaut a assouvi sa vengeance et sa faim, qu’il a finalement dévoré le chasseur puis recraché seulement cette incomestible pelure ? Quand Pétronille me griffe le dos de ses ongles affûtés, quand ses canines aiguisées se plantent dans mon oreille, je vous avoue que je ne sais plus très bien ce qui m’arrive et que je fais de la volupté une expérience bien amère.      
Et puis, qu’est-ce encore que cette affectation de pluriel ? Les pantalons ! Combien sont-ils ? En portons-nous plusieurs à la fois ? Ou faut-il en déduire plutôt que chacune des deux jambes est en soi (ou en velours) un pantalon ? Ne dit-on pas, d’ailleurs, une paire de pantalons ? Mais que conclure de ces observations, je vous le demande ? L’homme normalement constitué serait-il en réalité l’unijambiste, porteur d’un seul et unique pantalon ? Et le bipède alors, un hominidé inaccompli, mal dégrossi, non encore tout à fait issu de la condition animale ?      
C’est bien possible, mais en attendant que l’évolution ne nous parachève, que faire ? Ôtons ce vêtement risible, mes amis, qui s’accroche à nous au moyen de boutons, de ceinturons ou de bretelles – preuve s’il en fallait une encore qu’il ne nous sied pas naturellement –, jetons nos frocs aux orties et nous connaîtrons enfin la douceur des tigres et celle de cette délicieuse petite garce de Pétronille.
 
 Auteurs maison 
Le 29/08/2015
Perdu dans Tokyo #5
Journal de l'auteur associé au Théâtre du Rond-Point
24 août  Les trottoirs. Quand il y en a, ils sont divisés par des lignes jaunes en relief destinées à la circulation des aveugles. Systèmes sonores et bandes jaunes partout. Tout est prévu, organisé, pensé pour les aveugles et les mal voyants. La plupart des trottoirs sont divisés encore par une ligne plus fine, les passants ne partagent pas leur territoire. Il y a deux sens. Ceux qui montent et ceux qui descendent. Trottoir intérieur et trottoir extérieur. Parfois pour les vélos, parfois non. Escalators, pareils. Si je ne marche pas dans l'escalator, je me bloque à droite, et je ne bouge plus. Une sorte de bande d'urgence qu'on respecte absolument, même en cas d'absence d'affluence. Traverser la route, pareil. On attend le signalement, le bon signal vert pour les piétons, même s'il n'y a ni voiture ni bruit de voiture ni fantôme de voiture à des kilomètres. On attend, on respecte. Et on fait la queue les uns derrière les autres. J'imagine que sans ça, sans ces prérogatives, la ville entière plongerait dans le chaos et la barbarie. Les caméras de surveillance, qui jonchent partout la ville, contribuent sans doute à ce maintien de l'ordre. Ueno Changement de quartier, de ville, de temps, d'humeurs, d'hôtel. Quartier moins raffiné. Plus populaire. Plus agité, plus pressé, bordélique. Plus touristique aussi. Plus agressif. Même Shinjuku semble plus paisible. Des artères immenses, entrecoupées d'autoroutes superposées, des trains en hauteur, des ruelles étroites aux ciels de nœuds de fils électriques, croisées d'avenues géantes. Des quartiers saturés de lumières électriques et des déserts d'obscurités, quadrillés jusqu'au fleuve ; deux à trois fois la Seine. Des Japonaises me proposent des choses en japonais. Massages probablement. Bars, cafés, restaurants, échoppes, cahutes, marchés, drugstores, partout. Je me laisse fasciner par les Book Off, quatre étages de dvd, cd, mangas, dont des multitudes à cent yens, soit quatre vingt centimes à peu près l'objet. Rayons mangas, beaucoup de romances, de combats, beaucoup de pornographie. Des rayonnages de mangas avec garçons, jeunes hommes ou très jeunes hommes aux relations explicites, sexes toujours cryptés mais le reste y est. Je crois comprendre que ces rayonnages sont réservés aux femmes et aux jeunes filles, et je ne trouve pas d'équivalence réservée aux hommes ; mangas représentants des femmes et des jeunes filles aux rapports clairs et nets. Mais j'enquête, je poursuis, je peaufine, j'affine ma recherche. Je serai spécialiste de la question.    Feu d'artifice Hirota et Mugi m'emmènent voir à l'Est de la ville un feu d'artifice attendu par des milliers de Tokyoïtes. Costumes traditionnels d'été, le kimono, sandales en bois rehaussées avec bruits dingues. Un monde fou dans le métro, dans les ruelles anciennes, pour rejoindre des points stratégiques de vues possibles sur la fête. Les places sont payantes à certains endroits, c'est « sold out ». On n'ira pas jusqu'à la rivière, on reste en retrait, à quelques centaines de mètres, derrière des maisons, du côté des rizières d'une très proche banlieue, à vingt minutes de train, puis vingt minutes de marche. Là, c'est gratuit. Les routes tout autour sont fermées. Ça commence. Il fait nuit noire, il est 18h50. Le 15 août, on assistait avec les copains au feu d'artifice de Dieppe, où il y a la mer et une fête foraine. La différence ici, c'est qu'au feu d'artifice de Tokyo, il y a surtout un feu d'artifice. Une heure entière, rythmée, avec parties et sous-parties, huit mille effets annoncés. Grand spectacle de mégalopole, avec compétition d'artificiers. Sur le bord des chemins, on vend des boulettes de porc, des brochettes de viande et de saucisses de Francfort. Il faudra compter près de deux heures pour le retour au centre ville. Autant pour s'en remettre. J'observe fasciné que mes camarades comme les centaines de spectateurs avec lesquels je voyage trimbalent leur poubelle, sac plastique, énorme, moyen, petit, avec détritus triés, « combustibles » et « non combustibles. » On rentre avec chez soi. On ne laisse rien nulle part. On sort, on déballe ou on achète, puis on range, on remballe, on rapporte et on jette. La ville est d'une propreté suspecte. Ce soir, pour la première fois en une semaine, j'ai marché sur un mégot.    25 août. Premier jour de répétition On lit la pièce, on fait du café, il y a des spéculos, des petits gâteaux au chocolat blanc, à profusion. On chante. On se rappelle le dispositif de 2010. Les leurres du décor sont près, le sol est quadrillé de scotch blanc. Grand plateau. On reverra la fin de la pièce, traduction d'une fin réécrite pour la version Bulgare qui n'a rien à faire là. On s'y perd trop, on raccourcira. Masako et You traduisent, travaillent depuis la traduction de Machiko, plus vivante qu'une précédente, vraisemblablement signée par un universitaire, très littéraire. You m'assiste, Yoko produit et joue la mère. Natsui joue Marie, Kaze joue le frère  et Akiko Geneviève. Le régisseur et l'administrateur sont là. On travaille six heures à quitter le jeu démonstratif, explicatif, commenté. On cherche les figures, les créatures, les folies de chaque monstre, on condense, on intensifie, et on revoit les mouvements. Intensif travail de réajustement. Les comédiens maîtrisent tout, parfaitement.  Diner italien Restaurant avec deux petites tables et une carte d'Italie au mur. Yoko commande des salades, avec lardons, mozzarella, tomates, jambon de pays, elle insiste « mange des légumes ». Le régisseur s'appelle Georges. Il fera tout, construction des décors, des meubles, accessoires, peintures. Je demande à chacun de m'indiquer son quartier favori dans Tokyo. J'irai. Tension palpable autour de la question des lumières. J'en ai parlé à Masako, qui en parle à You, qui en parlera à Yoko, alors que j'aurais dû en parler directement à You, mon assistante. La question de la place de chacun est posée. Essentielle, grave. Chaque place, responsabilité, dès le premier soir, est évoquée. Tension vive à ce sujet. Je comprends, j'entends bien. Je ferai gaffe. Je raccompagne Masako au métro, qui me rassure. Tout va bien, tout est normal, c'est comme ça, toujours. Un Tokyoïte de vingt-deux heures passe, mallette à la main, chemisette blanche, il grogne après nous, fort, violent, nous ne sommes pas à notre place sur le trottoir. On s'écarte. J'ai envie de pleurer. Masako change de place, mais elle ne réagit pas, tout va bien, tout est normal.   26 août Trop chaud sur les trottoirs. On promène des petits chiens mais on les porte. Le sol est brûlant. Les chiens sont dans des paniers, à vélo, beaucoup de bicyclettes dans cette sorte de Los Angeles plat et organisé. Beaucoup de vélos sur les trottoirs, c'est la loi. Sauf à Ginza, quartier commerçant ultra chic, on ne prendra pas le risque de laisser bousculer une dame qui irait chez Vuitton. Nombreuses femmes à porter des jupes à rayures blanches et noires. Moins de garçons aux cheveux roux, quelques blonds rares, décolorés à outrance, mais cette mode que j'observais lors de ces cinq passages à Tokyo semble dépassée. Certaines promènent leurs chiens entre copines. S'il pleut, les bestiaux peuvent porter des imperméables. Je n'ai jamais croisé une seule crotte de chien ni de rien jusqu'ici dans les rues de la ville. Encore une différence marquante avec la ville de Dieppe.  Deuxième jour de répétitions. On s'attarde sur les états, les enjeux. Jouer une seule chose, pour commencer, un état, qui n'est pas forcément celui qui est écrit, mais qui est là, qui sous-tend tout, qui porte tout, et les liens, les rapports qu'il induit. Jouer, et vite, et droit, et fort. Pas ce qu'on dit, ce qu'on est. Incarner. Et revenir à des choses vraies. Oublier les ponctuations, les points nécessaires ajoutés lors des traductions successives, revenir à une musique plus limpide, plus rapide. On travaille six heures, petite pause, quelques minutes, et filage de l'ensemble, une heure de mouvement général dessiné.   27 août Les Tours Dans la nuit de Ryogoku, je croise des cafards qui semblent n'émouvoir personne, longs comme des doigts. Mais la ville est d'une telle rigueur côté de l'hygiène, même quand tout peut paraître insalubre, et les toilettes, publiques ou non, d'une telle propreté, tout le temps et partout, que les cafards n'ont plus rien à voir avec la crasse, ils sont là comme des chats. Des mouches, des grillons. Pas grave. Je me promène à l'opposé, dans Asakusa, repérages autour du temple, très beaux lieux, jardins, sculpture de flamme de Philippe Starck, « Asahi Flame », près de laquelle est érigée la plus haute tour de la ville, la skytree, plus de six cent mètres. Folie récente, masse grise et quadrillée, aux lumières savantes qui lui tournent autour, la nuit. Elle est noyée ce matin dans la brume. Jusque là, la Tour de Tokyo, dite Dai-Jingu, au Sud, en rouge et blanc, semblait une petite chose miniature un peu perdue dans les immensités de la ville. Sorte de réplique volontaire de la Tour Effel. La Dai-Jingu pourtant est plus haute que son modèle français. Question de proportions et d'environnement.   28 août In excelsis ordi Je me souviens des catastrophes passées dans d'autres villes, cités de soudain ressentiments. Crise de paranoïa à Venise, pickpocket à Rome, crise d'angoisse au Caire, crise d'aphte à New-York. A Tokyo, crise d'ordinateur.  Le mac en panne, plus rien. Ni voix de Radio France, ni poadcast, fini House of cards, deuil de skype, plus de lien, plus d'outil. Écrire, compliqué. Correspondre, difficile. Regarder, écouter, voir, impossible. Panique à bord. Journée à Ginza à chercher l'Apple store. Un ascenseur sans bouton, automatique, qui s'arrête à tous les étages, monte et descend, tout le temps, mais les Japonais eux-mêmes sont perdus, ils cherchent à appuyer quelque part, cela me rassure. On est tous pareil, on cherche le bouton. À l'ouverture du quatrième étage, déjà une file d'attente. Réservation obligatoire. Revenir dans l'après-midi, horaires de répétitions.  Catastrophe, crise de larmes infantiles. On diagnostique l'appareil mort. « Traumatisme accidentel ancien ». Quelques cent mille yens pour une réparation et une récupération des données. Compter plus de dix jours minimum. Repanique. Masako me prête une tablette, Machiko me renseigne depuis Paris pour que je puisse louer un PC à l'hôtel, tandis qu'un noyau dur de l'équipe du théâtre, amical et dévoué, se plie en quatre pour m'envoyer un ordi du bureau. Vingt-quatre heures plus tard, l'ordi se réveille, s'allume, répond, repart, revis, fonctionne. Je suis à deux doigts de le fracasser contre un mur. Répétition Le responsable du son, la créatrice des lumières, un agent, l'administrateur, la comédienne qui jouait Marie dans l'ancienne version, une responsable de la billetterie et le régisseur Georges assistent à la répétition. Long travail sur les chansons, rendre les mots plus évidents, courts, limpides, fluides sur les notes. La pièce devait en France durer une heure vingt. Elle peut durer ici deux heures, dans la mesure où chaque phrase française prend en japonais deux fois plus de temps, de nuances, de tergiversations, de sens, de mots. Deux syllabes en français pour dire merci, quatre pour aligato. Quatrième jour de répétitions, et le dessin général de la pièce est tracé. Les mouvements, les déplacements, les enjeux. Demain, filage. Tout le monde demande un jour de repos. Ce sera dimanche. Les yeux On dîne dans un restaurant de brochettes. Salade de petits poissons frits.  Je mange, je ne regarde pas, puis je discerne des sortes de petites choses, longues et fines et blanches, comme des vers, avec deux billes noires. Je reconnais des petits poissons, ils croustillent. Je deviens adulte, j'en mange, et je me souviens de Marie Notte qui lançait des défis à Tokyo et à Beyrouth, promettait de manger les yeux des poissons servis avec la tête. Et elle gagnait toujours.        
 
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