Rechercher 
 
theatre du rond point vents contraires
Revue en ligne du

Archives

David Foenkinos
J'attrape mon coeur
Pastiche de Frédéric Beigbeder datant de la préhistoire, c'est-à-dire d'avant son "Roman français"
C’était peu après les attentats du 11 septembre. Et c’était surtout après une nuit bien alcoolisée. Ou peut-être que c’était le contraire. Je ne suis pas bon en chronologie des événements. À part pour déshabiller une fille. Ça, je sais qu’il faut toujours commencer par le bas. C’était d’ailleurs sûrement ce qui s’est passé la veille, puisque je me réveille près d’une fille. Une fille aux seins littéraires. Enfin, quand je dis seins littéraires, je pense best-seller. Une fille aux seins Marc Lévy si vous préférez. Je n’ai plus la moindre idée de qui elle est. Faut dire aussi que je ne suis même pas foutu de me souvenir dans quelle ville je suis. Elles se ressemblent toutes, avec leur Zara et leur Macdo. C’est bien simple : plus je voyage, plus j’ai l’impression d’être chez moi. Même si chez moi, c’est aussi vague que le temps où je n’avais pas de succès. Je suis une putain de star, je me dis parfois, tout en sachant que rien ne changera à rien, que la vie c’est juste une course pour monter tout en haut des tours jumelles de New York.
« Je m’appelle Lola, a dit la fille.
- Et tu n’étais pas avec une copine hier soir ?
- Si, ma sœur jumelle.
- Ah les jumelles encore.
- Mais elle a dû partir. Elle avait cours.
- Ah bon. Mais vous avez quel âge ?
- Heu… 16 ans.
- 16 ans ?
- Oui, enfin dans six mois.
- Quoi ? Mais tu es beaucoup trop vieille pour moi !
- Mais… mais non…
- Et puis tu n’as pas assez d’expérience.
- Pas du tout. J’ai déjà vécu trois ans avec Gabriel Matzneff.
- Ah tu vois ! L’amour dure trois ans ! Ça ne m’intéresse plus de savoir la fin avant le début. Et puis le matin, rien n’est pareil. Je ne suis pas drôle. J’ai l’impression de vivre à Bagdad ».
C’est une phrase que je sors souvent. C’est fou le nombre de fois où j’ai répété les mêmes choses aux mêmes filles dans les mêmes endroits où j’étais habillé pareil, avec ma carte qui a toujours la même couleur : bleue. Et toujours, cette phrase attendrit les filles. C’est le mot Bagdad. Elles aiment ça. Les plus jeunes pensent que c’est un truc sexuel, que je vais leur bagdader le cul, ou quelque chose comme ça. Alors celle-là, la Marc Lévy poitrinaire, elle s’est approchée de moi, comme si elle n’avait pas compris que la veille au soir, c’était juste un autre siècle. Je l’ai repoussée avec mes doigts de pied.
« Mais…
- Il n’y a pas de mais. Tu t’en vas.
- …
- Laisse-moi ta culotte, et file ! »
La fille est partie. Je me suis levé : c’était la conquête d’une nouvelle journée, qui serait la conquête d’une nouvelle soirée. Ma vie était celle d’un égoïste romantique, d’un homme sans qualités, d’un Ulysse à la recherche du temps perdu, d’un voyage au bout de la nuit, tous les mots et tous les chefs-d’œuvres me tombaient sur la tête, comme les pluies lentes d’automne. Je voulais pleurer en imaginant ce bonheur que je trouverais un jour dans des prairies aux pétales multicolores. Mais cela faisait si longtemps que je n’avais pas pleuré. À part peut-être devant le visage de Natalie Portman dans le dernier film de Wes Anderson. Ou alors c’était peut-être à cause des valises Vuitton ? Je n’ai plus de larmes en moi : je bois trop pour cela. C’était le matin, l’heure d’appeler le room service. Le soir, j’appelle des putes, et le matin, je mange des pâtes. Ah, ah. Et je rêvais surtout de ne plus être moi. De m’oublier, et de disparaître comme l’avait fait Salinger. Si un jour je voulais attraper un cœur, ce serait le mien.

À lire aussi...
 Archives 
Le 22/03/2012
Ah Paris !
Bons points modernes #8
 
 Archives 
Le 11/06/2011
Le jour d'avant
Le 30 mars                                                   
Jane, ma chérie, Comme je suis heureux d’apprendre que vous quittez ce Rochester !
Bientôt nous serons à New York, libres de vivre et de nous aimer !
 J’ai enfin réuni la somme nécessaire à notre grand voyage. Nous partirons de Southampton le 10 avril, sur un paquebot magnifique, le Titanic.
Ma décision est prise, rien ne pourra m’empêcher de fuir avec vous. Je ne peux plus supporter cette vie de voyageur de commerce, toujours à courir, à passer d’un train à l’autre. Tout ça pour rembourser les dettes de mon père ! Il n’a qu’à se trouver un autre pigeon, j’en ai soupé de tout cela !
 Il était temps que je mette un terme à cette existence imbécile. Depuis quelques mois, elle m’est devenue de plus en plus odieuse. Qui sait ce qu’il me serait arrivé si j’avais continué !
Pour ne pas éveiller les soupçons, je vais travailler cette semaine encore comme si de rien n’était…
Ma dernière semaine ! Bien sûr, j’ai quelque scrupule à laisser ma mère et ma sœur Grete. Je leur écrirai juste avant d’embarquer, et j’enverrai de l’argent à la maison dès que j’aurai fait fortune en Amérique.
Voilà, Jane, ma chérie, il est très tard et je vais essayer de dormir un peu avant de prendre le train de cinq heures demain matin.
Je me sens fébrile, trop de bonheur sans doute. Je vous embrasse,
Votre Grégoire
 
 Archives 
Le 24/07/2011
A la noce !
Amis qui convolez, méfiez vous des mirages
Le mariage est terrible, armez vous de courage :
S'il est sur cette terre un gluant marécage
C'est celui-là où les hommes mettent l’amour en cage.
Apprenez que les mots rimant avec mariage
Révèlent par leur fin à quoi il vous engage.
Bientôt les chants de noces tourneront au chantage...
D’aucun désignent le couple en disant « un ménage »
Repassage, épluchage, balayage, époussetage…
Tout dans le mot même vous met en esclavage
Chaque matin, désormais, vous n’aurez d’apanage
Que de vous satisfaire du seul et même visage
D’un conjoint ensuqué, totalement dans le cirage
Harassant nuits et jours d’ancillaires bavardages
Fuyant lâchement dans de lointains voyages
Ou bien à l’inverse restant dans les parages
Vous harcelant chaque soir de ses pesants hommages.
Bientôt vous pleurerez des ans l’irréparable outrage
Quand un soir vous trouverez une couille dans le potage
C’est l’insigne signal du terrible naufrage
Dont vous ne sortirez qu’en fuyant à la nage.
Mais pourtant, chers mariés, n’en faites pas un fromage
Goûtez, fumez, buvez cet aigre-doux breuvage !
Qu’en votre lit devin soit conçu ce présage :
Glissent dans vos cieux et trépassent les nuages
Soyez heureux ensemble jusqu’à la fin des âges
Envers et contre tout …et malgré ce verbiage !
 
Toutes les rubriques
 
 Accueil
 
 Auteurs maison
922 art.
 
 Vedettes etc.
570 art.
 
 Confs & Perfs
636 art.
 
 Archives
3633 art.
 
 Podcast
183 art.
 
 Presse
66 art.
 

 Contactez-nous 
 
Les podcastsdu Rond-Point
 
Ce site vous est proposé par le théâtre du Rond-Point