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Auteurs maison

Eric Chevillard
De qui se moque-t-on ?
10. Le cheveu

Le cheveu, si nous n’en avions qu’un, j’admets qu’il serait chose précieuse, le fil le plus fin du tricot de soi, le filament radieux de notre ampoule de tête ; rai de soleil ou trait de pluie nous liant harmonieusement au monde environnant. Mais cette quantité ! Ce mystère sans intérêt de leur nombre ! Si l’ennui a une origine, il faut la chercher dans cette mauvaise herbe proliférante. Le cheveu est un piège à guêpe, la tige de la pipistrelle affolée, un nid douillet pour le pou qui ne se défait que pour tremper dans la soupe ; au soir, il est un suffocant nuage de gaz carbonique, de graillon et de tabac. Puis il nous embrouille. Le visage le plus franc, la figure la plus candide disparaissent sous ce gribouillage. Il n’y a plus moyen d’être honnête. Alors le cheveu nous dénonce sur les scènes de crime malgré toutes les précautions prises pour ne laisser ni trace ni empreinte. Il veut nous voir en prison ; il fournit, pour notre cachot, la première brassée de paille humide.      

Tout le hérisse. C’est un pleutre doublé d’un gardien sourcilleux de l’ordre et de la morale. Toutefois, il suffit que l’ennemi l’empoigne pour nous tenir à sa merci. Nous n’avons plus de secrets pour lui, voici les noms, voici les plans, voici les codes. C’est que la douleur a son siège à la racine du cheveu. Si onduleux et souple soit-il, nous n’en sommes pas moins criblés de crin, d’aiguilles, d’épingles, d’épines, voués à toutes les malédictions, à tous les envoûtements.      

Ah ! si Dieu est un marionnettiste, devinez un peu quelles ficelles il tire pour nous manipuler, et pourquoi nous dansons misérablement sur le flot, et pourquoi nous ratons si souvent la marche.      

Ah ! nous nous croyions définitivement descendus du singe, nos pieds touchaient le sol sous le cocotier, mais c’est encore par le cheveu que le chimpanzé nous retient en l’air ; sa main velue nous gratte paternellement l’occiput. Serions-nous si ébouriffés si nous en avions tout à fait fini avec la préhistoire ?      

Et pourtant, comme nous prenons soin du cheveu ! Shampoing au lait d’amande, peigne de nacre, brosse en loupe de noyer, rubans, barrettes, fleurettes, rien n’est trop beau pour lui. Croyez-vous qu’il nous en sache gré ? Il se ternit plus vite que la pomme de terre pelée ; blond, brun ou roux au départ, il vire au gris, il tombe en cendres, il nous vieillit de dix ans du jour au lendemain. Le vent qui nous décoiffait hier disperse à présent la poussière dont nous sommes faits. Le cheveu est le premier à partir, il nous laisse grelotter dans les frimas. Ou alors, il nous trahit plus sournoisement encore : il s’accroche, au contraire, quand tout notre corps défaille, se lézarde puis succombe – il continue à croître après notre mort, doué d’une vigueur nouvelle, il se nourrit de notre cadavre comme un ver !      

Que faire, mes amis, comment nous rebeller à notre tour contre ces mèches qui nous aveuglent, ces frisettes qui nous infantilisent, ces épis qui nous ridiculisent, ces brosses qui nous militarisent, comment nous soustraire à ces rets, à ce filet qui déjà nous coiffe et qui, si nous n’y prenions garde, s’enroulerait aussi bientôt autour de nos chevilles pour nous paralyser complètement ? Nous ne sommes pas démunis : le cheveu redoute les ciseaux, la tondeuse, la pierre ponce, le papier de verre et le rabot. Rasons-le, polissons, astiquons nos crânes ; alors enfin nous serons vraiment nus sous notre bonnet et, celui-ci ôté, la lucidité nous reviendra avec la lumière.


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Ils discutent en marchant.
-    Le mot théâtre vous donne-t-il envie d’aller au théâtre ?
-    Ce sont plutôt des amis.
-    Qui vous donnent envie ?
-    Disons qui m’y entraînent.
-    Jamais le mot ?
-    Le mot théâtre ?
-    Oui.
-    Rarement.
-    Comme moi. A mon avis, il est foutu.
-    Le mot théâtre ?
-    Oui, peut-être même est-il mort sans qu’on s’en soit aperçu.
-    On en aurait parlé dans les journaux ou à la télé.
-    Il n’y a pas de théâtre à la télévision.
-    Non, mais il y a des nouvelles, et le décès d’un mot comme théâtre aurait fait des vagues, quand même.
-    Vous avez peut-être raison.
-    Il est toujours là c’est sûr.
-    Pas en grande forme en tout cas.
-    Possible.
-    Amoindri.
-    Probablement.
-    Je me demande s’il n’est pas temps qu’on lui rajoute des lettres.
-    Des lettres ?
-    Oui. Un « e », un « o », un « p » ou mieux un « t », le « t » renforce bien le mot, ça le structure. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si « structure » en a deux. Vous imaginez « structure » sans « t » : « srucure ».
-    C’est vrai ça ne donne pas très envie de se construire.
-    Pour le moins.
-    J’ignorais totalement l’importance de la lettre « T » pour le soutien du mot, pour son dynamisme.
-    Elle est essentielle. Regardez, pour la prévention du danger, on en a mis trois : ATTENTION ! que serait ce mot alarme sans ses trois « T » : (il crie)
« A-en-ion  l’immeuble s’écroule ! » personne ne bougerait.
-    C’est fou, on ne réalise pas que le T peut nous sauver la vie.
-    Très souvent.
-    Ce qui m’inquiète tout à coup c’est qu’il n’y en a pas dans « médecin ».
-    C’est pour ça que moi j’appelle toujours un docteur. Au moins il y en a un.
-    Les bons devraient en avoir deux.
-    Doctteur.
-    Oui, ou docteurt. Vous avez un rhume, vous consultez un docteur, pour une angine de poitrine, vous  courrez chez un docteurt.
-    Ce serait beaucoup plus simple c’est vrai.
-    Plus juste surtout. Et quand à ceux qui ne guérissent jamais personne on leur enlèverait leur « t » au bout de six morts par exemple. Qui alors irait se faire soigner chez un « doceur » !?
-    Personne bien sûr.
-    Je pense qu’il faudrait organiser une réévaluation des performances de l’ensemble des praticiens suivie d’une répartition de la lettre « t » aux vues de leurs résultats.
-    Cela permettrait sûrement  de rééquilibrer le budget de la santé.
-    Ne vaudrait-il pas mieux dire « avec t » ?
-    Que santé ?
-    Oui.
-    Non, santé convient parfaitement pour désigner la bonne forme, un mot sans « t » est un mot qui va bien, regardez plaisir, paradis, rebond, envol, cognac.
-    Crevette, escargot et lansquenet ne vont pas mal non plus.
-    Enlevez leur donc le « t » et vous verrez leur mine.
-    Vous avez raison.
-    Le « t » est un renfort, une vitamine, parfois une prothèse.
-    Mais j’y pense tout d’un coup, le mot théâtre en a déjà deux !
-    Vous vous rendez compte ce qu’il porte ?
-    Quoi de plus ?
-    Deux mille cinq ans de tragédies, farces, drames et comédies ! d’Eschyle à Becket !
     Toute l’angoisse et l’ironie du monde qu’il doit dire avec seulement sept petites lettres !
-    Mon Dieu ! vite, rajoutons-lui un T.
-    A mon avis deux est un minimum.
-    Deux ! ça ferait quatre !?
-    Pensez à l’avenir.
-    Ça va continuer encre longtemps le théâtre ?
-    J’en ai peur.
-    Bon va pour quatre. Ce qui donne ?
-    Thétatret.
-    Thétatret ?
-    Oui. Alors ?
-    pas mal.
-    Si je vous proposais d’aller au thétatret ce soir…
-    Je ne dirai pas non, une soirée au thétatret, ça donne envie !
-    Je crois que nous l’avons sauvé !
Un temps
-    Dites moi ?
-    Oui.
-    Le mot apéritif vous donne-t-il envie de boire un apéritif ?
-    Toujours.
-    Moi aussi. Je vous invite à boire un verre au bar du thetatret, ça vous dit ?
-    J’adore les théatrets qui ont un bar !


Extrait de Multilogues suivi de Si Dieu le veut, © Actes Sud, 2006.
http://www.actes-sud.fr/ficheisbn.php?isbn=9782742760701


 
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